Deux Poésies N° 102 juin 2012

     


         


 

ODELETTE

Henri de Régnier (1864-1936)

 

Un petit roseau m’a suffi

Pour faire frémir l’herbe haute

Et tout le pré

Et les doux saules

Et le ruisseau qui chante aussi ;

Un petit roseau m’a suffi

À faire chanter la forêt.


 

Ceux qui passent l’ont entendu

Au fond du soir, en leurs pensées,

Dans le silence et dans le vent,

Clair ou perdu,

Proche ou lointain …

Ceux qui passent, en leurs pensées,

En écoutant au fond d’eux-mêmes

L’entendront encore et l’entendent

Toujours qui chante.


 

Il m’a suffi

De ce petit roseau cueilli

À la fontaine où vint l’Amour

Mirer un jour

Sa face grave

Et qui pleurait,

Pour faire pleurer ceux qui passent

Et trembler l’herbe et frémir l’eau ;

Et j’ai, du souffle d’un roseau,

Fait chanter toute la forêt.


 


 


 


 

 

LA FORET

François René de Chateaubriand 1768-1848


 

Forêt silencieuse, aimable solitude,

Que j’aime à parcourir votre ombrage ignoré

Dans vos sombres détours, en rêvant égaré,

J’éprouve un sentiment libre d’inquiétude !

Prestige de mon cœur ! Je crois voir s’exhaler

Des arbres, des gazons, une douce tristesse :

Cette onde que j’entends, murmure avec mollesse,

Et dans le fond des bois semble encore m’appeler.

Oh ! que ne puis-je, heureux, passer ma vie entière

Ici, loin des humains !... Au bruit de ces ruisseaux,

Sur un tapis de fleurs, sur l’herbe printanière,

Qu’ignoré, je sommeille à l’ombre des ormeaux !

Tout parle, tout me plaît sous ces voûtes tranquilles :

Ces genêts, ornements d’un sauvage réduit,

Ce chèvrefeuille atteint d’un vent léger qui fuit,

Balancent tour à tour leurs guirlandes mobiles.

Forêts, dans vos abris gardez mes vœux offerts :

A quel amant jamais serez vous aussi chères ?

D’autres vous rediront des amours étrangères ;

Moi, de vos charmes seuls j’entretiens vos déserts.


 


 


 


 

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