LES MOULINS ET LES PHARES  

              des repères dans le paysage de l’estuaire de la Gironde par Yannis SUIRE
 
             Conservateur du patrimoine Région Nouvelle Aquitaine, service du Patrimoine et de l'Inventaire, site de Poitiers

                                                   (Extrait du n°123 de juin 2017, spécial "Petits édifices remarquables ")                                                                

 


 
Depuis 2010, la région Nouvelle-Aquitaine réalise l’inventaire général du patrimoine culturel des communes riveraines de l’estuaire de la Gironde. En voie d’achèvement en Gironde, cette étude est terminée côté saintongeais. Parmi les 3900 éléments du patrimoine étudiés (monuments majeurs mais aussi maisons, anciennes fermes, aménagements portuaires et hydrauliques, etc.), certains marquent particulièrement le paysage et constituent des repères sur lesquels le regard peut s’arrêter. Tels sont les moulins, les phares et autres repèrespour la navigation.

Une terre de vent et de moulins
              L'inventaire du patrimoine mené sur les rives saintongeaises de l'estuaire de la Gironde a permis d'identifier 66 moulins (10 à eau et 56 à vent), à l'état de simples vestiges ou, pour quelques-uns, restaurés au cours des dernières décennies. La présence de moulins à vent le long de cette côte est attestée depuis au moins le XVIe siècle, en particulier par des cartes de navigation puisque ces moulins faisaient alors partie des repères visuels utilisés par les marins pour se guider sur les eaux tumultueuses de l'estuaire. Les moulins de la corniche de Meschers figurent ainsi sur la carte de l'estuaire par Jean Alphonse, en 1544, puis sur les cartes de la région établies vers 1700 par l'ingénieur Claude Masse. Tel est aussi le cas par exemple pour le moulin de Vessac, à Saint-Palais-sur-Mer.
              Plus de la moitié des moulins à vent recensés semblent remonter au XVIIIe siècle, voire au XVIIe. Parfois, une date inscrite confirme cette estimation : 1753 et 1754 au moulin de Liboulas, à Arces, 1777 au moulin de Bois-Rond, à Saint-Thomas-de-Cônac. La datation se fonde le plus souvent sur les caractères architecturaux des moulins : jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, percées de baies à encadrement chanfreiné (par exemple au moulin des Coutures, à Arces-sur-Gironde), voire de portes en plein cintre (comme au moulin de Vessac), leurs tourelles sont construites en moellons, et non en pierre de taille.
Moulin de la Champagne - Floirac
Moulin de la Champagne - Floirac
           La manière de construire les tourelles de moulins change radicalement à la fin du XVIIIe siècle et surtout dans les premières décennies du XIXe. À cette époque, de nombreux meuniers s'enrichissent, faisant souvent partie de la petite notabilité rurale qui profite de la Révolution, en particulier de la vente des biens nationaux, pour faire fortune ou consolider leur réussite antérieure. Cet enrichissement se traduit par la construction de nouveaux moulins à côté des anciens (on distingue parfois le "vieux moulin" du "moulin neuf", ou encore le "grand moulin" du "petit moulin"), ou bien par la reconstruction d'anciens moulins. L'on passe alors d'édifices en simples moellons à des tourelles en pierre de taille, matériau plus noble, donc plus onéreux. Plus que jamais, le moulin est un bien précieux pour le meunier qui le transmet à ses héritiers. La construction d'un moulin supplémentaire est parfois motivée par la volonté de doter tout autant un fils cadet que son aîné. Un tel acte constitue même la dot offerte par leurs parents à Jacques Pinardeau et Marie Vieulle pour leur mariage en 1796 :c'est probablement à la suite de ces noces qu'a été édifié le moulin de la Champagne, à Floirac.  Parfois, une date inscrite sur le moulin (souvent sur le linteau ou l'encadrement d'une porte) permet de confirmer cette datation : la date 1804 est ainsi gravée sur le montant de la porte du moulin de la Bertonnière, à Saint-Dizant-du-Gua, tout comme la date 1818 au moulin de la Sablière, à Floirac, et la date 1820 au moulin de la Croix, à Saint-Thomas de Conac.
Plus précise encore, une inscription portée sur le moulin du Roc ou de la Parée, à Saint-Thomas de Conac, indique qu'il a été achevé le 29 janvier 1798.

En tout état de cause, la quasi-totalité des moulins à vent recensés figurent sur les plansdu cadastre établi dans les années 1830. Le cadastre indique qu'à cette époque, on ne dénombre pas moins de 123 moulins à vent sur la totalité des rives saintongeaises de l'estuaire (21 à Mortagne, 18 à Saint-Fort-sur-Gironde, 7 à Saint-Georges-de-Didonne, 3 à Talmont...). Le département de la Charente-Inférieure (future Charente-Maritime), très venteux, est alors l'un des plus denses en moulins à vent. Un seul moulin à vent est postérieur à 1850 : le moulin de Chauchamp, à Vaux-sur-Mer, a été édifié en 1851 en réutilisant, pierre par pierre mais parfois dans le désordre, un autre moulin plus ancien provenant, dit-on, de la région de Marennes.

              À la même époque, beaucoup de moulins connaissent une évolution technique avec l'adoption d'un nouveau système inventé dans les années 1840 par Pierre Berton, comprenant des ailes en bois à la place des traditionnelles ailes en toile, tendant à à se déchirer. Chaque "aile Berton" est composée de planches en sapin, donc fragiles, mais imputrescibles. Ces planches, superposées, coulissent de manière à ce que l'aile s'ouvre plus ou moins en fonction de la prise au vent que l'on veut donner. Cette ouverture est actionnée par un système de broches extérieures, fixées à la base des ailes, et actionnées depuis l'intérieur. Ce système est encore visible au moulin de la Sablière, à Floirac, et au moulin de la Croix, à Saint-Thomas-de-Cônac.

             Durant la seconde moitié du XIXe siècle, le déclin des moulins à vent est aussi rapide que l'a été leur développement quelques décennies plus tôt. Le caractère incertain de l'activité de meunerie, très liée aux caprices du vent, pèse peu face aux promesses de fortune de la viticulture, en plein essor dans les années 1850-1880. Beaucoup de meuniers choisissent alors de se reconvertir dans la vigne. À Saint-Fort-sur-Gironde, par exemple, le moulin de Faure est désaffecté et même arasé dès 1856. Par ailleurs, les premières minoteries industrielles, notamment celles de Mortagne, concurrencent fortement les vieux moulins à vent. L'une d'elles est même fondée en 1864 par Pierre Vérat, meunier au moulin de la Charmille, qui rachète tous les moulins voisins pour éliminer la concurrence envers son nouvel établissement.

Moulin de la Tour de Poupot - St-Fort sur Gironde
Moulin de la Tour de Poupot - St-Fort sur Gironde

              Les uns après les autres, les moulins perdent leurs ailes, et même leur toit, de manière à ne plus être considérés comme des édifices imposables. Rares sont ceux dont l'activité perdure après 1900, à l'image du moulin de la Sablière, à Floirac, exploité jusqu'en 1944. Certains moulins sont réutilisés en belvédère d'où le regard embrasse le panorama jusqu'à l'estuaire. Tel est le cas du moulin de la Tour de Poupot, à Saint-Fort-sur- Gironde, transformé en 1880 dans le goût néo- médiéval de l'époque par Ferdinand Petit, directeur de la minoterie de Port- Maubert. La tour était très appréciée, dit-on, par son frère, Mgr Fulbert Petit, archevêque de Besançon qui, lorsqu'il séjournait à Saint-Fort, aimait célébrer des offices dans la chapelle aménagée au premier étage.

Phares, amers et balises
             La navigation sur la Gironde n'est pas aisée, en particulier dans son embouchure, entravée par des bancs de sable dont la forme et l'emplacement ne cessent de changer. Dès le XVIe siècle, les cartes marines en font état, invitant les marins à la plus grande prudence, tout en indiquant les rades où s'abriter en période de tempête. Pour se frayer un passage, les navigateurs ont surtout besoin de repères, visuels et/ou lumineux, positionnés sur les côtes et à prendre en alignement pour déterminer les passes à emprunter. Au fil des siècles, les riverains et les autorités n'ont eu de cesse de développer de tels repères, profitant des progrès technologiques, tout en devant souvent composer avec les nécessités du milieu.


              Avant d'envisager la construction de repères visuels ou lumineux, les navigateurs prennent l'habitude de se guider à l'aide d'éléments naturels ou construits par l'homme, situés sur les rives de l'estuaire et s'inscrivant dans leurs paysages. Parmi ces repères, outre les moulins à vent dont il a été question précédemment, des arbres et des bois sont souvent mentionnés sur les cartes de navigation ou par les observateurs des XVIIe et XVIIIe siècles. À Saint-Seurin-d'Uzet, sur la hauteur dominant le port, là où se trouvait le bourg jusqu'au XVIIe siècle, un petit bois sert ainsi de repère jusqu'à ce que l'hiver de 1709 le réduise à néant. À Saint-Palais-sur-Mer, un autre bois de chênes verts, appartenant au seigneur du Logis de Saint-Palais, est acheté en 1773 par l'État de manière à assurer sa pérennité. Il reçoit dès lors le nom de Bois du Roi, un nom qui demeure dans la toponymie actuelle, alors que le bois a disparu depuis le XIXe siècle. Le bois était délimité par des bornes en pierre dont il reste un exemplaire au 3, corniche des Pierrières.
             Dès le XVIIe siècle, les autorités royales n'ont de cesse de s'approprier et d'améliorer les repères présents le long de l'estuaire, à commencer par les clochers d'églises. Ceux de Saint-Palais-sur-Mer et de Royan font particulièrement l'objet de cette attention car ils sont très utiles pour la traversée de l'embouchure de la Gironde. Placés en alignement avec d'autres repères, ils permettent de déterminer les passes à emprunter pour éviter les bancs de sable. Dès le XVIIe siècle, le vieux clocher octogonal de l'église de Saint-Palais est surélevé de plusieurs mètres à l'aide d'une tour qui vient coiffer le clocher roman. L'ensemble, fragilisé par sa hauteur, les vents et la foudre, s'effondre à plusieurs reprises. En 1768, sa reconstruction est comprise dans un vaste programme d'amélioration de la navigation sur la Gironde entrepris par l'État. En 1771, une flèche en charpente haute de 16 mètres vient prolonger la tour en pierre, le tout atteignant une hauteur de 58 mètres au-dessus du niveau de la mer. Cette flèche est détruite par la foudre en 1804. Seule la tour en pierre est reconstruite. Peinte en noir et blanc de manière à être encore plus visible, elle sert d'amer jusqu'au début du XXe siècle puis est déclassée en 1914. Quelques décennies plus tôt, en 1852, les enjeux de la navigation sont aussi pris en compte pour la construction du nouveau clocher de Mortagne-sur-Gironde : situé dans le bourg, en retrait par rapport à la rive, sa flèche doit être suffisamment haute pour être vue par les navigateurs.


              Pour compléter ces repères déjà existants, les autorités décident très tôt d'en créer de nouveaux. Elles prennent notamment rapidement conscience de la nécessité de disposer des repères de part et d'autre de l'entrée de la Gironde, sur la pointe de la Coubre comme sur celle de Grave. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, la pointe de la Coubre, que la forêt n'a pas encore fixée, est extrêmement changeante, au gré des vents et des courants qui, poussant les sables, modifient la physionomie des lieux en surface comme sous l'eau. Dès 1690, une balise en bois pouvant porter un fanal est positionnée à la pointe de la Coubre. Reconstruite vers 1745, une "tour en bois" est citée sur la carte de Cassini au milieu du XVIIIe siècle, ainsi que sur la carte de la Gironde par Desmarais en 1759.
             De 1768 à 1771, le programme d'amélioration de la navigation dans l'embouchure de la Gironde, établi par les autorités royales, ajoute à ce dispositif deux balises en bois à la baie de Bonne Anse, en plus de deux tours sans feux lumineux construites l'une au Chay (Royan), l'autre à Terre- Nègre (Saint-Palais-sur-Mer). Renversée par une tempête en 1785, la tour principale de la pointe de la Coubre est remplacée par une tour en pierre de 26 mètres de haut qui semble porter un feu. Ces différentes tours et balises sont indiquées sur la carte de la Gironde par Teulère, établie en 1776 et révisée en 1798. Suivant les instructions de Teulère, la tour en pierre est repeinte en noir pour mieux se distinguer des dunes de sable qui l'entourent. En 1830, elle est remplacée par un fanal en bois, déplaçable selon les besoins et l'évolution des bancs de sable à indiquer. Cette tour en charpente est elle-même remplacée par une nouvelle tour en pierre en 1841, à laquelle succède une autre tour en charpente, pyramidale, en 1860.
             

             Beaucoup plus en amont, et à mesure qu'ils s'avancent dans la Gironde, les navires manquent de tels repères surélevés, lumineux ou non, se détachant sur le paysage de la côte. Au sud de Talmontsur- Gironde, les coteaux et les villages s'éloignent de la rive dont ils sont séparés par des marais de plus en plus profonds. Clochers et moulins s'avèrent trop lointains pour être vus. C'est sans doute la raison pour laquelle les autorités établissent, vraisemblablement dans la seconde moitié du XVIIIe siècle ou au début du XIXe, quelques amers, des repères pyramidaux en pierre de taille qui, depuis l'estuaire, apparaissent comme des pointes blanches au sommet des coteaux. Une telle pyramide se trouve à Barzan, sur le plateau de la Garde qui surplombe l'ancien site antique du Fâ. Haute d'environ quatre mètres, elle présente ses quatre faces, aux angles moulurés, vers chacun des quatre points cardinaux. Elle porte plusieurs inscriptions, dont la plus ancienne est datée de 1844. À Saint-Fort-sur- Gironde, un autre amer, cette fois de forme conique, domine le tertre de Beaumont. Reconstruit en 1875, il comprend un volume intérieur, accessible par une porte, et possède une petite ouverture à son sommet où l'on devait probablement placer un feu en guise de signal lumineux. 
            
              Le recours aux balises et aux amers, qu'ils soient lumineux ou non, présente toutefois d'importants inconvénients : les amers sont bien visibles le jour mais pas la nuit, et les feux au sommet des fanaux lumineux doivent être régulièrement entretenus, sinon rallumés car éteints par le vent. Dès la première moitié du XIXe siècle, on opère donc des améliorations destinées d'une part à protéger et mieux entretenir les feux, d'autre part à mieux signaler les côtes et les bancs par un système qui alterne les feux de différentes couleurs. Aux balises, fanaux et amers succèdent alors les phares. En 1838, une lanterne provisoire, remplacée par un feu définitif en 1842, est ainsi établie dans une cabine au sommet de la tour de Terre-Nègre, après plusieurs essais visant à obtenir la lumière la plus intense et la plus visible possible. Le nouveau phare de Terre-Nègre, complété par un autre plus petit pour créer un alignement, est équipé en 1899 d'un feu clignotant à secteurs colorés blanc, rouge et vert. Il sera électrifié peu avant 1939.

En aval, la tour en charpente établie en 1860 à la pointe de la Coubre est vite rattrapée par les sables et par le trait de côte qui ne cesse de reculer. Un phare en pierre et ciment est construit juste à côté en 1892-1895, mais il est à son tour englouti par les vagues en 1907. Entre-temps, en 1905, on a édifié un nouveau phare, cette fois plus à l'intérieur des terres pour résister plus longtemps, espère-t-on, au recul du trait de côte. Novateur, le phare, encore en place de nos jours, comprend une tour en béton armé de 64 mètres de haut, construite en quelques mois seulement. Un soin architectural particulier est apporté à l'édifice, par exemple autour de l'escalier en vis dont la cage est recouverte de plaques d'opaline. Au cours du XXe siècle, le trait de côte continue à reculer. Le phare n'est plus aujourd'hui qu'à quelques dizaines de mètres de la plage...
En amont, la présence des bancs et des pointes rocheuses qui se succèdent sur la côte de Royan et de Saint-Georges-de- Didonne est indiquée par d'autres points lumineux, notamment par Phare de Terre Nègre le phare de Vallières, édifié sur la pointe du même nom en 1900
Phare de Terre-Nègre
Phare de Terre-Nègre

Un feu y est déjà mentionné en 1812, faisant le pendant à un autre établi sur la pointe de Suzac, de l'autre côté de la conche de Saint-Georges-de-Didonne. Deux maisons-phares sont construites sur ces deux pointes en 1860. En 1897, l'alignement formé par ces deux points lumineux prend encore plus d'importance dans la réglementation de la navigation sur l'estuaire. Le premier phare de Vallières, trop bas, fait place à une nouvelle tour en pierre de taille haute de 25 mètres, mise en service en 1901. Après 1945, le développement du port pétrolier du Verdon modifie les circuits de navigation, rendant inutile l'alignement de Saint-Georges. Le phare de Vallières est éteint en 1969. Il est classé au titre des monuments historiques en 2012, un an après l'inscription des phares de Terre-Nègre et de la Coubre.

              D'autres tours jouent ou ont joué un rôle important pour la navigation dans l'embouchure de la Gironde. À quelques encablures du phare de la Coubre, un sémaphore édifié en 1862 n'est plus aujourd'hui qu'un souvenir ; démoli en 2001 car rattrapé, lui-aussi, par les sables et les vagues, il n'en reste plus que le soubassement, sur la plage. En 1990, un autre sémaphore a été établi sur un ancien blockhaus, en arrière du phare de la Coubre ; ce sémaphore a cessé son activité en 1998. Dans la forêt des Combots d'Ansoine, à Saint-Palais-sur-Mer, une tour-radar a été édifiée en 1960-1962 pour, encore aujourd'hui, améliorer le guidage et la surveillance du trafic maritime dans l'embouchure de la Gironde.


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Phare de la Coubre
Phare de la Coubre