LA MAISON RENAULT
 

par Patrick de Saint Louvent1




 

C

’est en 1835 que mon trisaïeul, Jean Antonin Renault, a créé une maison de commerce de cognac sous son nom, la Maison Renault.

Je voudrais, par ces mots, lui rendre hommage.


1 Médecin interniste retraité – Journaliste médical

Né dans une famille originaire de Châtellerault, partie à Saint Domingue au XVIIIème siècle et rentrée en métropole après la révolte des esclaves en 1791, Antonin Renault a vu le jour à Cognac en 1810.
Après des études au collège de Saint-Jean-d’Angely, il s’est orienté vers le commerce des eaux-de-vie. Il avait été au contact des comptoirs maritimes à Tonnay-Charente tenus par ses tantes et cousins, agents transitaires, commissionnaires ou négociants d’eaux-de-vie.
Dès sa sortie des études secondaires, il devint commis-négociant, chargé de trouver les viticulteurs, les bouilleurs de cru ou professionnels qui entreraient en relation avec les maisons de négoce de cognac. Il fut un des plusjeunes mariés de sa génération, à l’âge de 20 ans, en épousant Clara de La Fargue, du même âge que lui.
Ils s'établirent à Cognac et eurent cinq enfants.

Faire le commerce du cognac suppose de posséder et d'exploiter des vignes, de disposer d’un (ou plusieurs)alambics pour la distillation, et surtout de la place dans ces fameux chais de vieillissement et d’assemblage.
Toutes les étapes de la vie d'un bon cognac ne sont pas indispensables dans la même maison 
de négoce, et Antonin Renault se limita, dans un premier temps, à l'acquisition d'eaux-de-vie

de qualité.
 
             L’héritage de son père lui avait permis d’acheter un magasin situé rue Ménade, à proximité des quais de la Charente. Ce local, payé      1 000 francs en 1834, était suffisamment vaste pour lui fournir les locaux propres à son commerce et un chai pour entreposer les premières eaux-de-vie, qu'il choisissait pour leurs qualités. En témoigne cette bouteille de Grande Champagne datée de 1810, encore conservée dans la cave du restaurant "La Tour d'Argent", quai de la Tournelle, à Paris.
           S'il avait un commerce, il lui fallait un nom et une marque. Le sien ne lui déplaisant pas, il conserva son proprenom de famille, comme cela était presque la règle dans la plupart des maisons de négoce de cognac existant àcette époque.
           Adroit de ses mains, il griffonna plusieurs esquisses et trouva l'étiquette qui est la même encore aujourd'hui.
           L'examen des autres étiquettes déjà visibles, sur les rares bouteilles de cognac et au fronton des Maisons decommerce, montrait souvent un signe, un emblème, qui les singularisait.
           L'idée qui trottait dans sa tête lui apparut dans sa clarté. Utiliser les armes de sa belle-famille, Trigant du Petit Fort, "d'azur à deux lions affrontés, soutenus d'une terrasse de sinople, au chef d'argent chargé d'un croissant de gueules". Cela lui plaisait bien, mais lui parut rapidement impossible, l'enregistrement d'une marque supposant l'accord de tous les membres de cette famille très nombreuse et qui n'était la sienne que par alliance.
           À l'instar des Hennessy, qui choisiront une partie de leur écu, un bras armé, ou des Castillon du Perron qui portaient les trois tours d'argent de leurs armes, du cerf du cognac Hine, ou du centaure créé par Émile Rémy Martin, Antonin Renault choisit les lions des Trigant, puis ne conserva qu'un seul lion héraldique issant (dressé) d’une couronne.
           Ce lion dressé, debout sur ses pattes arrière, n'était-il pas un symbole d'autorité, de force, de domination, toutes qualités qu'il voulait faire siennes dans la marche de son entreprise ?
           Et très vite il saisit aussi l'importance de cette marque au lion qui ne serait pas sans déplaire aux britanniques.
           Le cognac RENAULT & Cº marqué du lion et d’une couronne était fondé en cette année 1835. Antonin avait 25 ans !
           Antonin Renault entretenait les meilleurs rapports avec les autres familles de négociants. Des réunions se tenaient chez l'un ou l'autre, très souvent dans son bureau ou au Cercle de l'Union. Ils débattaient indéfiniment, le soir, des affaires. Les contraintes fiscales, la défense de leurs intérêts communs, comme l'usurpation de l'appellation "Cognac" pour des breuvages qui n'en portaient que le nom ou les contrefaçons multiples, occupaient les esprits. L'imagination des faussaires est en effet sans fin, de l’ajout de produits de distillerie, comme la betterave ou la pomme de terre, à l'abus de caramel, d’épices, ou de la fuchsine qui donne à l’eau-de-vie le brun qui en fait le caractère.
           En 1847, mon aïeul dut entreprendre une action en justice, des Anglais ayant par homonymie utilisé la marque Renault. Il obtint le soutien des autres maisons de Cognac qui avaient perçu dans cette action publique le meilleur moyen de dissuader de tels agissements.
           Le dépôt des marques, obligatoire depuis la loi du 3 juin 1857 et le décret d’application du 26 juillet 1858, mit un terme ou rendit plus difficiles ces pratiques. Un modèle d'étiquette est depuis lors déposé par le gérant de la société de négoce auprès du tribunal de commerce. Les archives de la Charente conservent ces modèles, dont plus de 13 000 images numérisées sont visibles sur le site internet que l'on peut consulter avec bonheur.
            L'étiquette des bouteilles de verre, outre le nom et la marque du cognac, disaient leur contenu, la provenance du vin : Grande Champagne, Petite Champagne, Borderies, Fins Bois, Bois ordinaires, etc. Mais, de l'âge du cognac, il n'était fait mention. C'est Maurice Hennessy qui en inventa le moyen. Il raconta ainsi sa trouvaille : « Il y a quelque temps, je réfléchissais devant la fenêtre de mon bureau, lorsque j'aperçus sur l’espagnolette une petite étoile gravée que je n'avais jamais observée. L'idée me vint de marquer par des étoiles gravées ou imprimées sur les étiquettes l'âge et la qualité du contenu selon un code établi, différent du millésime qui n'indique pas la durée de vieillissement ». L'accueil enthousiaste confirma ce procédé ingénieux et simple. Le cognac « trois étoiles », toujours en usage, était né.
 

           La livraison du cognac en futaille était la plus habituelle, mais il apparut à Antonin Renault que les bouteilles auraient un meilleur rendement commercial. Envoyées par bateaux pour les destinations lointaines vers les pays du Nord, la Grande-Bretagne et bientôt l'Amérique, les barriques étaient remises entre des mains qui devaient finir le long travail commencé dans les chais, sans la garantie que le cognac consommé soit l'exact reflet de la marque Renault. 
       La livraison en bouteille garantit, en effet, l'accomplissement du cognac, puisque celui-ci, entré dans le verre, ne se modifie plus. Le nectar, s’il en est, prend ainsi son origine dans les chais de Cognac. C'est lui qui fait la réussite commerciale et la renommée.
Antonin Renault a été reconnu comme pionnier dans ce choix.

           Le cognac Renault fut reconnu comme un cognac de très grande qualité, qui primait sur la quantité. Il a été récompensé à plusieurs reprises dans les congrès et expositions universelles.
           Un cognac de qualité supérieure, issu de Grande Champagne et Petite Champagne, ayant au minimum dix années de vieillissement, était façonné par le fondateur, livré dans une bouteille munie d’une étiquette noire. Ce produit, d’abord destiné aux pays scandinaves, fut généralisé au commerce international avec la mention « Carte Noire » apparue au début du XXème siècle. Un XO avant l’heure !
 En 1857, Antonin acquit des bâtiments à proximité des quais de la Charente, donnant au 3 de la rue de la Richonne d’une part, et au 7 rue des Cordeliers. Un hôtel particulier de style Renaissance y avait deux petites tours surmontées de clochetons, amusantes sinon commodes. Il y avait établi son comptoir d'accueil des clients, reçus dans un lieu confortable. Des bâtiments, tonnellerie, chais de dépotage, donnaient les moyens de son développement, encore facilité par l’acquisition de chais à proximité, dans la rue de l’Isle-d’Or.

   
 
                En 1863, il put réaliser un rêve. Une propriété était en vente dans mle village de Migron, non loin de Cognac, mais déja en Charente Maritime.
Ce château, construit entre la Renaissance et le XVIIème siècle, est entouré de douves alimentées par une dérivation de l'Antenne, petite rivière affluente de la Charente. Aux trente hectares de la propriété, il ajouta des vignes de Fins Bois. Surtout, il installa dans les communs une distillerie de huit alambics, de chacun vingt-cinq hectolitres, produisant 20 000 barriques chaque année, encore en activité en 1918.
           Le collaborateur principal dans une maison de cognac est le maître de chai. Il est le maître d’œuvre à chaque étape, en symbiose avec le viticulteur, le distillateur, le tonnelier. Dans le chai, il veille à la réalisation ducognac, réduction du degré pour le commercialiser à 40°,compensation de la part des anges, évaporation de 2 à 4 % chaque année, et assemblage des cognacs pour une qualité constante.
           Les qualités des maîtres de chai, don, capacités sensorielles, expérience mémorielle, expliquent la fréquence des familles de maîtres de chai, Jean et Ernest Marsay, puis Justin et Léonce Touzinaud, à la Maison Renault.
          À l'origine de l'aventure du cognac, de nombreux étrangers, Hollandais, habitants de la Scandinavie, Suède et Norvège, et de la Grande-Bretagne, faisaient commerce avec la Charente depuis plusieurs siècles. Ce commerce maritime s'organisait selon le principe des allers-retours. Les bateaux apportaient leur marchandise, charbon, houille, bois ou salaisons, et repartaient avec une autre cargaison, de sel et de vin des Charentes. Les Hollandais, les premiers, brûlèrent le vin, car il ne supportait pas le voyage, sinon à donner du vinaigre. Distillé en eau-de-vie, un gain de volume était obtenu, puisque dix litres de vin donnent deux litres d'eaux-de-vie. En allongeant celle-ci d'eau claire à l'arrivée, ils reconstituaient approximativement le vin, ce que l'on appelait du brandy, "vin brulé" en hollandais. 

         Les habitants de ces pays lointains, arrivés dans leurs navires, étaient reçus dans les comptoirs, comme celui de la rue des Cordeliers où se font la dégustation et le commerce.
         Mais pour développer le négoce, il faut aussi se déplacer à la recherche de correspondants locaux et à la rencontre des clients. Ceci est la mission des commis-négociants. Devenu négociant, Antonin voulut poursuivre ces voyages. Ils étaient plusieurs à partir ensemble pour de longs périples sur les mers, dans des bateaux peu confortables, naviguant au gré du vent, sans moyens de communication.
         Les qualités reconnues des négociants en eaux-de-vie de cognac au XIXème siècle, qu’il possédait, étaient la sélection des vignobles, les achats judicieux d’eaux-de-vie, les bonnes relations avec les vignerons et les bouilleurs de cru, intimement liés aux négociants par des intérêts communs, et la gestion savante des stocks et des investissements.
         La réussite de mon trisaïeul Antonin Renault tient aux circonstances de l’époque où le cognac connaissait un développement extraordinaire dès les années de la fondation de la Maison Renault en 1835. Ses innovations, comme la vente en bouteille, lui sont reconnues. Il profite également du développement du commerce avec la Grande-Bretagne depuis la signature du Traité de Libre-échange en 1860.
         Antonin Renault avait des qualités de gérant, d’homme d’affaires visionnaire, et sa réussite commerciale est attribuée à sa cordialité et à sa bonne humeur. Il avait naturellement la fibre de l’entrepreneur et du commerçant. De nos jours, il aurait été considéré pour son charisme. 


La Maison Renault était grande parmi les petites.
 En 1868, elle était au cinquième rang des expéditions du port de Tonnay-Charente pour l’Angleterre, derrière Hennessy, Martell, Salignac et Otard.
          Jean Antonin Renault a été rappelé à Dieu le 16 janvier 1876. Il a eu des obsèques dignes de sa personnalité très aimée dans le monde du cognac, entouré de sa nombreuse famille et de tous ses amis.
          La Maison Renault perdura après sa mort, dirigée par ses fils et gendres, puis à partir de 1900, par ses petits-fils, Maurice de Saint Louvent, mon grand-père, et ses deux frères, Henri et René.

          La Maison Renault resta dans le giron de la famille jusqu’en 1968.
          Elle passa ensuite entre diverses mains, s’alliant avec Castillon du Perron, rachetée par Pernod Ricard à partir de 1991.
          L’actuel propriétaire est le groupe finlandais Altia depuis 2010. 

 
La longue vie de la Maison Renault n’est donc pas finie.