Les dictionnaires
 
La Saintonge Littéraire  n°101 de mars 2012

 

Je fréquente les dictionnaires pratiquement depuis que je sais lire.

Nous avions à la maison, comme, je le suppose, dans la plupart des familles, le Petit Larousse Illustré, dans une édition datant d’avant la guerre. Sa couverture de carton toilé, passablement fatiguée et noircie par la prise de multiples doigts tachés d’écoliers, était d’un beige roussâtre.

Comme tous les livres que l’on consulte fréquemment, et que l’on chahute un peu au cours du trajet jusqu’à l’école, sa reliure était décollée. Mon père l’avait été patiemment ravaudée à l’aide de larges bandes gommées de papier marron, qu’on utilisait habituellement pour sceller les paquets avant l’invention du miraculeux rouleau de scotch, et qui laissait sur la langue, lorsqu’on le mouillait, un âcre goût tenace de vieux bois.

Transmis comme un trésor entre mes frères et soeurs aînés, ce dico était marqué sur la tranche au nom de notre famille, en larges lettres tracées à l’encre bleue. Les coins des premières dizaines de pages étaient enroulés sur eux-mêmes, en cônes à rayons décroissants ; l’un des rites que j’appliquais avant chacun de mes voyages dans la galaxie des mots consistait à déplier un à un ces petits rouleaux en entonnoir. Un jour, j’eus l’idée de maîtriser définitivement les frisures folâtres à l’aide d’un fer à repasser, que ma mère avait laissé à refroidir sur son support d’amiante calciné. Depuis lors, les agaçantes anglaises avaient pris des reflets d’un auburn du plus bel effet !

Ces menus plaisirs manuels n’étaient que les préparatifs d’un délicieux périple. Un bref salut à la Dame aux boucles somptueuses, qui s’époumonait au frontispice à semer aux quatre vents la Connaissance, et je plongeais dans l’enchevêtrement des illustrations de l’en-tête ouvrant le chapitre de chaque lettre nouvelle : avion, armoire, arbalète ; bateau, bougie, boussole ; chien, cadran, carabine... Je m’immergeais dans le graphisme fin et précis de chaque figurine, et j’enrichissais mon vocabulaire, sous le pilotage occasionnel de celui de mes frères ou sœurs qui passait par là, et qui voulait bien m’accorder un instant.

Les articles illustrés d’une figure retenaient évidemment mon attention de manière prioritaire. Mais il était bien rare que je m’en tinsse à ces attrayantes invitations à la culture : la recherche de l’article correspondant au mot illustré était l’occasion de multiples rencontres inattendues, et tout aussi passionnantes. Certes, les abréviations – que je déchiffrais mal – dont je ne savais pas encore trouver le sens dans les listes rébarbatives du début de l’ouvrage, gâchaient bien un peu mon plaisir, mais elles ajoutaient encore au mystère et au puissant attrait des mots qu’elles introduisaient.

Ce n’est quelquefois qu’après des heures de flânerie que je me résignais à abandonner ces découvertes aléatoires, qui me conduisaient de l’océan rose des langues cabalistiques aux hors-textes sépia sur papier couché, des cartes de géographie microscopiques aux portraits compassés de personnages célèbres, des nudités classiques aux pavillons multicolores de l’avant-dernière de couverture.

 

Jacques FABRE